Rav Imanouel Mergui

Lorsque nous entrons dans le mois de Adar, nous devons augmenter la simh’a.
Il faut être besimh’a déjà le restant du temps, et même tout le temps ! Mais la simh’a n’est pas un état
statique : lorsque arrive Rosh H’odesh Adar, prémices de la fête de Pourim, nous devons redoubler de
simh’a !
La simh’a est quelque chose d’actif, c’est à nous d’agir pour que notre simh’a soit augmentée.
Comment atteindre cet objectif ? Quelle action permet de multiplier, d’accroître notre joie ?
Rav Shlomo Zalman Auerbach z’’l dit que cela passe par la diminution du yiouch – de l’abandon de soi. Dès
l’entrée dans le mois de Adar, il faut arrêter d’être fataliste, défaitiste, ne plus se laisser stopper par les
embuches.
Ces paroles, pouvant paraître simples et évidentes, renferment une idée fondamentale : si, pour augmenter la
simh’a je dois diminuer son pendant opposé en moi (ici le sentiment d’abandon de soi, de déprime), c’est
que la simh’a réside en moi ! Elle se trouve déjà en nous mais est enfouie et étouffée par le tsaar-le désarroi
et le yiouch, l’abandon de soi. Ces mauvaises midot font écran à l’expression de notre simh’a !
Nous apprenons d’ailleurs de Moché (voir le Maaram Shapira sur parashat mishpatim) qu’il ne faut pas se
laisser impressionner et démotiver devant le brouillard, le flou. C’est justement à l’intérieur de l’obscurité,
qu’on découvre la lumière. Mais d’où Moché a appris cette capacité ? Quand est-il devenu Moché ?!
Nous remarquons cela depuis l’épisode du buisson ardent, qui se dit en hébreu le Séné. Il est intéressant de
noter que Sinaï et Séné s’écrivent avec les mêmes lettres, il y a un point commun entre les deux que nous
allons voir.
Tout d’abord qu’est-ce que le Séné ? Qu’est-ce qu’un buisson ? Rav Weintrub zal explique dans son
commentaire sur le Nefesh Hah’aïm, qu’un buisson c’est quelque chose qui ne produit pas de fruit, qui ne
produit rien, c’est fait d’herbes sauvages. Et bien, malgré cela, Hachem y parle à Moché (voir Nefesh
Hah’aïm, portique 3, chap. 14). On apprend de là que même de quelque chose de stérile il en sort quelque
chose.
Lorsqu’au Séné Hachem demande à Moché d’aller libérer le peuple, Moché argumente qu’il est « kaved pé,
kaved dibour véaral sfataïm » : il avait la bouche lourde, le langage lourd ainsi qu’une inhabilité des lèvres.
Que signifient ces différents termes que l’on traduit communément par « bègue » ?
Rav Lewinstein (akdama hagada shel pessah’ oumatok ahor) explique qu’il y a 5 types de phonèmes, on
retrouve :

  • Les lettres gutturales (alef, hé, h’et, aïn) : ce sont les lettres venant de la gorge (otyot garone)
  • Les lettres palatales (guimel, youd, h’af, kouf) : ce sont les lettres prenant appui sur le palais (otyot
    ah’eh’)
  • Les lettres linguales (dalet, tet, lamed, noun, tav) : ce sont les lettres prenant appui sur la langue
    (otyot alachon)
  • Les lettres dentales (zaïn, sameh’, tsadik, reich, shine) : ce sont les lettres prenant appui sur les dents
    (otyot shinayim)
  • Les lettres labiales (bet, vav, mem, pé) : ce sont les lettres venant des lèvres
    Le terme aral sfataïm fait référence à l’incapacité de Moché de prononcer les lettres labiales, kaved pé
    s’oppose aux lettres linguales et kaved lachon aux lettres linguales.
    Nous voyons de cela que Moché s’exprimait par des sons plus que par des lettres bien énoncées. Il avait un
    réel handicap du langage et pourtant, non seulement il n’a pas demandé à Hachem de le guérir mais c’est au
    contraire avec cela qu’il est devenu Moché Rabeinou, un « parleur » sans égal.
    Comment réagiraient des parents devant leur enfant atteint d’une telle diminution dans son habilité de
    langage, D’IEU préserve ? Comment allons-nous pouvoir l’élever ? Dans quel établissement le placer ?
    Comment lui trouverons-nous un chidouh’ quand le temps viendra ?
    Et l’enfant lui-même, ne serait-il pas dans le questionnement de savoir ce qui pourrait bien sortir de lui !? Il
    serait probablement dans la perspective de se condamner lui-même à ne jamais devenir maguid chiour par
    exemple…
    Or D’IEU nous enseigne une grande leçon en donnant sa mission à Moché au buisson : à l’image du
    buisson, arbre ne produisant ni fruit ni fleur, il en ressort quand même quelque chose, de même Moché, qui
    avait pourtant beaucoup de mal à se faire comprendre et à s’exprimer à l’oral, est devenu le plus grand des
    prophètes. Moché ne s’est pas laissé abattre par ses problèmes, il n’est pas dans l’abandon de lui-même. Il
    n’a pas peur du brouillard !
    Et c’est justement à l’intérieur même du problème qu’on trouve la solution.
    Il en est de même à Pourim. Dans la méguilat Ester, le nom de D’IEU n’apparaît pas. Qu’est-ce que cela
    vient nous apprendre ?
    L’histoire de la meguila s’étale sur 9 années. Pendant toutes ces années, Mordeh’aï lutte pour faire « une
    place » à la délivrance, à la yéshoua mais tout le monde l’accuse au contraire d’être la source de cette
    obscurité. Rav Tsadok zal explique que c’est justement l’enjeu de pourim : la révélation libératrice de
    pourim se fait dans l’obscurité et non comme à pessah’ dans le dévoilement aux yeux de tous de la main
    d’Hachem. Ici c’est à l’intérieur même du brouillard, par Hachem, mais à travers Mordeh’aï et Ester que se
    déroule l’action salvatrice.
    Cela vient nous apprendre que lorsque nous croyons que nous nous trouvons dans le noir à cause des
    rabanim, à cause de la Tora elle-même et bien c’est de ce noir que jaillit la lumière.
    C’est le message commun de Pourim, de la révélation de D’IEU au Sinaï dans le brouillard/le arafel et de la
    révélation de D’IEU à Moshé au buisson ardent.
    L’ordre et le découpage des sections de la Tora que nous lisons chaque semaine n’est pas le fruit du hasard
    et leur correspondance avec les mois et les évènements de l’année a été soigneusement réfléchi par nos
    sages.
    Les parachiot que nous lisons à la période de Pourim, depuis le début du mois de Adar (Terouma, Tetsavé,
    Ki Tissa…) se lisent toujours à ce moment-là. Nous devons donc y trouver des messages correspondants.
    Par exemple c’est dans la paracha de Ki Tissa (30-23) que nous trouvons l’allusion à Mordeh’aï (mor deror
    –la myrhe fluide, voir le targoum).
    Dans Chemot (28-1,2), nous lisons que Moché devait faire à Aaron des habits particuliers, d’honneur et de
    splendeur.
    Qu’est-ce que sont des habits d’honneur et de splendeur ?
    Le Or Hah’aïm nous apporte une réponse : les habits (que portait le Cohen Gadol) sont des signes de simh’a
    et ils montrent l’élan dans lequel on se trouve. On ne s’habille pas de la même manière pour faire quelque
    chose qu’on a envie de faire que pour faire quelque chose qu’on est obligé de faire.
    Quand on a de l’entrain pour une chose, on s’habille bien ! De plus pour celui qui voit ces habits, cela a un
    impact, et implique une certaine révérence (des habits royaux etc).
    Nous avons vu qu’en Adar il faut faire quelque chose d’actif pour augmenter la joie : ça peut passer par la
    manière et le soin avec lequel nous nous habillons.
    Quelle est l’implication, l’influence de la simh’a que je ressens, lorsque je fais une action ? L’action est-elle
    indépendante de l’intention et de l’élan que j’y mets ?
    Toujours dans les parachiot du michkan, au début de Terouma (25-2), la Tora nous explique d’où
    proviennent les matériaux nécessaires à la construction du michkan et de ses ustensiles. D’IEU a fait appel à
    la générosité de chacun, chaque homme amenait ce que son cœur avait envie.
    Pourquoi est-ce important que le michkan soit construit sur la nedivat lev-le bon vouloir du cœur ? La
    nedava est un cadeau que l’on fait parce qu’on en a envie, que ça nous fait plaisir de donner.
    Le michkan devait être construit sur cette notion de simh’a qu’éprouvait chaque homme de participer à ce
    projet. Le H’atam Sofer (drachot adar, drach 3) explique que cette condition de nedava est d’une grande
    importance : lorsque nous donnons de plein cœur, avec simh’a, non seulement cela dénote de l’attachement
    que nous avons pour ce projet, mais en plus, ce don va avoir une grande influence sur celui qui le reçoit !
    Le cadeau, le don, la participation prend une tout autre dimension : de même que pour le michkan le but était
    de faire une résidence pour la Chéh’ina, la présence divine, de même de nos jours, en donnant par et avec
    simh’a à ceux qui étudient la Tora, nous les maintenons et nous perpétuons la Chéh’ina sur eux. De plus leur
    intelligence en est augmentée.
    L’intention mise au début de l’action influe sur l’action jusqu’à la fin de celle-ci et sur l’autre qui se trouve
    en face. Cette influence sur le receveur a lieu même si celui-ci n’est pas au courant de la simh’a ressentie !
    La simh’a crée un rochem-une impression marquante qui ne reste pas sans conséquence, même de manière
    inconsciente.
    Ceci est valable dans la guéoula.
    A quel moment à Pourim a eu lieu la délivrance ? Si la méguila finit par la pendaison de Haman et de ses
    fils, Rav Wolbe zal précise (Daat Shlomo, Maamarei guéoula page 228) que la guéoula ne s’est vraiment
    réalisée que quelques générations plus tard lorsque le petit fils de Haman est venu étudier à Bne Brak.
    En réalité, le fondement que nous enseigne Rav Wolbe est que dans la vie il y a des énergies qui peuvent
    s’exprimer de manière négative mais il faut chercher à les sublimer en énergies positives.
    On peut rajouter qu’Haman a voulu exterminer le peuple juif, mais nous n’avons pas de maintien, de
    kiyoum, sans la Tora et sans son étude : la guéoula est finalisée par le limoud Hatora des descendants
    d’Haman.
    Nous avons rapporté l’explication de Rav Tsadok qu’à Pourim (différemment de Pessah’ où il y a eu
    beaucoup de miracles dévoilés et où nous pouvions clairement voir l’action de D’IEU), la guéoula passe par
    Mordeh’aï et Ester. D’ailleurs, la Rav nous fait remarquer qu’à la fin de la méguila il est écrit « layéhoudim
    ayta ora vésimh’a », les juifs avaient de la lumière et de la joie. Le mot ora-lumière est ici au féminin, nous
    aurions pu dire or.
    En réalité, lorsqu’il est écrit or, on parle de ce qui est au-delà de la nature, et lorsqu’il est écrit ora, c’est que
    les évènements suivent un rythme naturel, restent dans « les lois de la nature » (voir Rav Fink, mah’achevet
    tsadik, pourim).
    A Pourim, la libération n’est pas venue par des prodiges hors nature, mais au contraire le miracle a eu lieu à
    l’intérieur même de la nature. Cela nous apprend que D’IEU s’occupe de nous de manière « niflatique »-
    miraculeuse aussi en se fondant dans ce qui paraît naturel.
    Ceci implique une recherche de notre part, dans tout ce qui nous arrive. A nous de voir le miracle dans la
    nature, comme le dit David Hameleh’ « afah’ta mispédi lémah’ol li ».